TRAVAIL SOCIAL ET RPA
Pierre Tardif

Q uels types d’employés ou de compétences sont nécessaires pour gérer une RPA ou pour y travailler? La question est, vous en conviendrez, d’importance et se pencher sur le sujet a le mérite de démontrer la complexité des RPA sur le plan de son organisation. Dans les médias ou ailleurs, on parle souvent des « compétences » dans les domaines suivants :


  • PDSB /RCR
  • Hygiène et salubrité
  • Droit (pour la rédaction des baux)
  • Nutrition (les médias ont fait état récemment des repas dans les CHSLD)
  • La langue (en particulier pour le cas des deux langues officielles)

Nous voudrions maintenant ajouter une autre « compétence » à cette liste, celle du travailleur social…

Les travailleurs sociaux dans le système de santé…

On connaît le rôle des travailleurs sociaux dans le système de santé. Or une étudiante s’est intéressée à leur formation en gérontologie. Son mémoire de maîtrise a fait l’objet d’un résumé paru dans le bulletin Encrâge, produit par le Centre de recherche sur le vieillissement de l’Université de Sherbrooke (1). On y apprend que :

Le paradoxe est complet : d’une part, la société québécoise prend peu à peu conscience de l’enjeu que représente le vieillissement ; d’autre part, rien n’oblige à s’y préparer dans les programmes de travail social, une profession tout de même répandue. (1)

De fait,

Actuellement (…), la thématique du vieillissement n’est que très peu abordée et trouve surtout une place dans les cours en option. Pour l’essentiel, les divers programmes de formation font de la gérontologie une question de choix individuel ; choix du professeur qui décide ou non d’inclure des contenus sur les aînés dans son cours ; et choix de l’étudiant, qui décide de se former ou non de façon plus spécifique en ce domaine, en consacrant des travaux ou des stages qui abordent les questions entourant des clientèles âgées. (1)

Bien sûr, plusieurs travailleurs sociaux qui œuvrent au sein des CLSC et qui suivent des personnes âgées, (dont celles qui vivent ou s’apprêtent à vivre dans une RPA) doivent posséder effectivement une connaissance du vieillissement suffisante. Mais est-ce le cas pour tous ? Avouons que la question mérite d’être posée…

Voilà pour le système de santé dans son ensemble. Passons maintenant au cas plus spécifique des RPA.

… et oeuvrant dans les RPA ?

Nous allons ici nous référer à un ouvrage consacré à la gérontologie sociale (2). Qu’est-ce qui justifierait, selon les auteurs, l’intervention des travailleurs sociaux dans les milieux d’hébergement? Nous vous invitons à lire le texte en entier mais voici certains points saillants.

Premièrement, au niveau du choix d’aller vivre dans une RPA, de nombreuses personnes âgées ne semblent pas avoir voix au chapitre :

Actuellement, la décision de relocaliser une personne âgée s’appuie presque exclusivement sur l’évaluation de son autonomie fonctionnelle, ou plutôt de son niveau de perte physique ou cognitive. Dans tous ce processus, il y a sous-estimation des facteurs humains et sociaux (2) (p. 322) .

Puis, devenus résidents, ces personnes âgées se heurtent souvent à d’autres obstacles:

Selon nous, la plupart des travailleurs qui dispensent des soins et des services au sein des milieux d’hébergement sont tellement pris dans le tourbillon journalier qu’ils en viennent à perdre conscience de leur position de pouvoir auprès des résidents (2) (p. 323)

Enfin, les rapports entre résidents eux-mêmes peuvent être problématiques et ne favorisant pas l’intimité. Les auteurs parlent notamment de la mixité de la population dans les RPA. Ils rappellent que plusieurs types d’individus se côtoient dans les RPA: des aptes et des inaptes ; des riches et des pauvres ; des personnes malades et d’autres en santé mentale, d’autres encore qui ont des comportements perturbateurs. Bien plus, les auteurs soulignent qu’une hiérarchie s’installe souvent dans les milieux d’hébergement, fondée par exemple sur l’âge, l’ancienneté des résidents, leurs niveaux socio-économiques… Et cette hiérarchie est souvent favorisée par les employés eux-mêmes, qui ont parfois leur « préférés ».

En conséquence, ces auteurs proposent l’intervention des travailleurs dans les situations suivantes, que nous retranscrivons textuellement (2) (p.25) :

  1. en tant que médiateurs afin de minimiser les tensions entre résidents.
  2. en tant qu’avocat pour soutenir les résidents dans la défense de leurs droits.
  3. en tant qu’instigateur de pratiques sociales innovantes et « capacitantes ».

Alors, trouverons-nous sous peu des travailleurs sociaux dans la cohorte des employés dans les RPA ?

REFERENCES

(1) GHYSLAINE LACHANCE, La formation en gérontologie : Le cas du travail social. Encrâge, Vol 14, No. 1 (Été 2011), p.2
http://www.csss-iugs.ca/cdrv/from_fckeditor/fichiers/ENCRAGE/Encrage%20Fr_Ete_2011.pdf

(2) Voir Michèle CHARPENTIER, GUBERMAN, Nancy et Maryse Soulières, « Vivre et vieillir en milieu d’hébergement », Dans CHARPENTIER, M., GUBERMAN, N., BILLETTE, N., LAVOIE, J.-P., GRENIER, A., OLAZABAL, I., (dir.), Vieillir au pluriel, perspectives sociales, Collections problèmes sociaux, interventions sociale, PUQ, 2010, pp. 315-328.


LE DÉBAT ENTRE LA VIE À DOMICILE ET L’HÉBERGEMENT… AU QUÉBEC ET AILLEURS !
Pierre Tardif
 

I

l est souvent intéressant de tourner son regard vers d’autres pays afin de voir comment ils règlent certains problèmes qui nous préoccupent ici même, au Québec. Nous aimerions ici parler d’un problème qui semble présent partout, à savoir les rapports entre le maintien à domicile et l’hébergement, le choix que prend une société entre l’une ou l’autre de ces alternatives, et la présence, entre les deux, de « formules alternatives » d’habitation.

Entre domicile et hébergement, le cœur balance !

Il suffit de lire un seul article provenant de France pour constater que le débat entourant le choix entre le maintien à domicile et le placement est d’actualité un peu partout. Mais chaque pays semble privilégier l’un ou l’autre. Dans cet articles, le maintien à domicile et l’hébergement sont en effet vus comme « l’hégémonie des deux formes traditionnelles ». C’est dire l’importance que revêtent ces deux formules en France. Et s’il y a d’autres modes d’habitation pour aînés (comme on va le voir à l’instant), maintien à domicile et hébergement sont vus dans cet article comme les « alternatives majoritaires ».

Or, il semble malgré tout que dans plusieurs pays d’Europe, l’une des deux alternatives ait tendance à prendre le dessus sur l’autre. Ainsi, en France,

C’est bien le maintien à domicile qui devrait être favorisé dans les années à venir. (1)

Et il semble que la prévalence du maintien à domicile sur l’hébergement soit aussi le fait de l’Italie et des Pays-Bas. Mais, à l’opposé, les pays du Nord favoriseraient l’hébergement.

Mais il est intéressant de noter qu’aucune des deux alternatives ne semblent (du moins si l’on se fit à cet article) être la réponse définitive au problème. Chaque pays aborde le problème du vieillissement de la population à sa façon :

Si aucun pays européen n’a en la matière trouvé la pierre philosophale, dans l’ensemble, nos voisins acceptent mieux que nous la diversité dans les modes d’hébergement et sont moins dans une logique de cloisonnement. (1)

Par exemple, contrairement à la France, la Belgique autoriserait la coexistence de personnes âgées et de personnes handicapées et l’Angleterre classerait les résidences comme des logements et non des établissements spécialisés.

Mais malgré tout, entre les deux « alternatives majoritaires », l’article donne la part belle aux « formules alternatives » d’hébergement qui méritent d’être prises en considération.

Les formules alternatives

Ces formules alternatives sont appelées en France « Établissement d’hébergement pour personnes âgées » (EHPA). Elles sont de différents types : logements foyers, résidences pour personnes âgées, résidences groupées, immeubles intergénérationnels… Mais l’article consulté nous suggère les points suivants :

  • Les EHPA sont une réponse à une évolution démographique que l’on constate, du reste aussi au Québec : en gros, les gens ont moins d’enfants et les personnes âgées vivent plus longtemps.
     
  • L’avantage des EHPA semble être de se situer entre le domicile et l’hébergement. Dans l’article, on parle ainsi de « solutions hybrides » :
    Pourtant, des solutions intermédiaires existent, qui tentent de mêler les atouts de chacune des deux alternatives majoritaires(1)
  • Les EHPA sont une réponse non pas à la dépendance des personnes âgées mais à leur fragilité. La nuance est importante. L’auteur note en effet que l’évaluation tient le plus souvent compte de la dépendance des personnes âgées, alors que le senior de demain serait plutôt « un octogénaire autonome, mais fragile ».
     
  • Le choix des formules alternatives semble être au moins pour une part, une question de culture. Ainsi, par exemple,
    Les « villages des vieux » à l’américaine ne fonctionneraient pas en France. Alors, la solution résiderait davantage dans la mutualisation des moyens entre différentes structures.
  • Il faut aussi faire attention aux modes. Dans l’article, on parle par exemple des immeubles intergénérationnels, qui laissent un peu froid la personne questionnée :
    Ca n’est pas parce que l’on rassemble des jeunes avec des vieux que ça marche. Et puis, l’esprit pionnier qui anime souvent les premiers résidents peut disparaître avec les suivants. Dans quelle mesure ce type de solution n’est-il pas un peu gadget ?
  • Enfin, certaines formules semblent mal vieillir…
  • Beaucoup de conseils généraux ont condamné les EHPA car leur parc, qui s’est construit dans les années 1970, a été mal entretenu et aujourd’hui vétuste. Et aujourd’hui, beaucoup de services rendus à l’origine y ont été supprimés, car jugés économiquement insoutenables. C’est regrettable, car ils constituent une alternative intéressante, qu’il faut conserver en modernisant le concept et le bâti, et en travaillant sur les services

Que dire de tout de ceci ?

Ce que nous suggère cet article est en tout cas que les RPA, en tant que formules alternatives, sont là pour rester et se développer et que l’expérimentation semble nécessaire afin de trouver la ou les formules les plus concluantes. Le reste est une question de culture qui déterminera, dans un pays donné, la forme (ou les formes) que prendront l’habitation pour aînés à l’avenir en fonction des choix de société.

Les gestionnaires de RPA du Québec tentent de s’ajuster à une population vieillissante en sondant ces gens afin de leur offrir ce qu’ils désirent. Se référer à un article provenant d’un autre pays a l’intérêt de nous faire prendre conscience que les problèmes liés au vieillissement sont partout présents. Ce qui change, c’est sans doute la réponse à ces besoins, qui sont en fonction des ressources, bien sûr, mais aussi de la culture. Les gestionnaires de RPA du Québec sont donc invités à poursuivre leur recherche d’une formule d’habitation pour aînés qui répond le plus possible aux besoins des Québécois âgés (qu’ils soient de souches ou non).

REFERENCES

(1) FAURE, Olivier, « L’hébergement des seniors et les modes de prise en charge alternatifs » (non paginé)
http://www.lenouveleconomiste.fr/lesdossiers/lhebergement-des-seniors-et-les-modes-de-prise-en-charge-alternatifs-14682/


LES RPA DANS LA VILLE
La personne âgée dans la ville
Pierre Tardif

C

’est bien connu qu’une ville, accueille des gens d’âge, de culture et niveau social divers. Or cette hétérogénéité des villes amène forcément une inégalité en matière d’accès aux ressources urbaines, certains quartiers étant mieux pourvus que d’autres. D’où une inégalité évidente entre les citadins.

Les géographes utilisent différents concepts pour décrire ce phénomène. Ainsi,

On évoque souvent cette distribution inégale des différentes catégories sociales dans l’espace urbain en utilisant le terme de ségrégation résidentielle (1) (p. 372)

On parle aussi de « capital territorial » et d’injustice environnementale (lorsque les gens sont soumis à des risques environnementaux) et territoriale (lorsque certains lieux sont moins bien pourvus en ressources) (1) (p.372). Or les personnes âgées, en tant que citadins, peuvent évidemment être victimes de ségrégation résidentielles. Le document que nous avons consulté en parle abondamment. Ce que nous voudrions relever ici c’est la présence et le rôle des RPA dans la ville.

Facteur d’exclusion

On pourrait commencer par parler du chez-soi de la personne âgée, soit la maison ou le logement :

(…) la maison ou le logement, au-delà de sa caractéristique d’être un chez-soi, peut devenir pour les personnes âgées ayant de nombreuses incapacités un lieu d’isolement et d’invisibilité.(1) ( p. 376)

L’auteure parle en fait de deux types d’exclusion qui semble être le fait (entre autre) de certaines personnes âgées vivant dans leur maison ou leur logement. Il y a l’exclusion par isolement que l’auteure définit comme étant

L’étiolement des liens avec les familles et les connaissances en raison de limitations physiques sévères de la personne âgée et de l’absence d’une desserte en transport adapté. Cet isolement peut aussi signifier des déplacements de plus en plus rares dans son propre quartier et ainsi la perte d’une sociabilité de quartier.(p.372)

Il y a aussi l’exclusion spatiale qui

(…) fait référence au confinement au logement, l’idée d’être « captif » au sein d’un espace restreint, d’être exclu et invisible socialement par incapacité de se déplacer (ibid.)

Or il semble que les RPA soient un bon moyen de contrer l’exclusion.

Le cas des RPA

En effet, il semblerait, selon cette auteure, qu’une RPA permet de résoudre quelques problèmes liés à la ségrégation résidentielle:

Depuis quelques années, on a vu se multiplier les complexes résidentiels réservés aux personnes âgées dont certaines atteignent une taille considérable, ce qui leur permet d’intégrer dans leurs murs un éventail de services et d’équipements. Ces grands ensembles regroupent donc des ressources qui sont normalement situées en dehors du foyer des personnes âgées, leur permettant ainsi un accès aisé à ces ressources (p. 376)

De plus,

Outre l’accès à ces ressources normalement situées à l’extérieur du foyer, ce type de résidences réservées aux aînés offre un milieu où les liens sociaux peuvent être établis ou entretenus en raison notamment des lieux de rencontres et des activités organisées. Cela est particulièrement vrai quand les aînés vont résider dans un complexe résidentiel situé dans un quartier ou ils ont passé un bon nombre d’années. (p. 376)

Mais on pourrait ajouter à l’opposé que, toujours selon l’auteure, les RPA sont aussi créatrices d’inégalités entre les personnes âgées puisque certaines d’entre elles n’ont pas les moyens d’aller y vivre. L’auteure propose donc quelques solutions que nous vous invitons à lire.

Ce qui nous intéressait ici, c’était simplement d’aborder la RPA dans une dynamique urbaine. Or en parlant de l’accès ou non des citadins à diverses ressources et en relevant le rôle important des RPA en ce sens, (du moins pour les personnes âgées qui ont les moyens d’aller y vivre), on redonne aux RPA le rôle qu’elle doit avoir dans la ville. Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que les RPA sont la solution ultime pour contrer l’isolement des aînés mais simplement qu’elles ont, nous semble-t-il, un rôle à jouer. Et l’analyse des géographes nous semble apporter une vision intéressante.

REFERENCES

(1) SÉGUIN, Anne-Marie, « Vieillir en milieu urbain. Les enjeux liés à l’exclusion » Michèle CHARPENTIER, GUBERMAN, Nancy et Maryse Soulières, « Vivre et vieillir en milieu d’hébergement », Dans CHARPENTIER, M., GUBERMAN, N., BILLETTE, N., LAVOIE, J.-P., GRENIER, A., OLAZABAL, I., (dir.), Vieillir au pluriel, perspectives sociales, Collections problèmes sociaux, interventions sociale, PUQ, 2010, pp. 369-383.